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Cadavre Exquis : Fantasy

22 Mar 2012 11:02 #51 par freef

Le froid descendait du Nord et tirait dans son sillage les pluies glacées qui harcelaient le pauvre Reginald. Monté sur son canasson, il progressait contre le vent et les éléments, protégé d'une simple cape. Sur la route du palais royal, le temps se montrait tout aussi dangereux que les pillards et voleurs qui rôdaient.
Le moins qu'il pouvait dire, c'était qu'il avait perdu l'habitude des voyages. Cela ne faisait pourtant que deux jours qu'il chevauchait et son corps lui rappelait déjà qu'il n'était plus un jeune homme. Si la nécessité ne s'était pas imposée à lui, sans doute aurait-il encore remis à plus tard cette douloureuse épreuve. Tout au plus, aurait-il choisi un temps plus clément que le déluge.
Cependant, il se devait de poursuivre son chemin, malgré la fatigue qui l'enveloppait un peu plus à chaque minute, malgré la pluie qui l'accompagnait depuis son départ, malgré le froid qui rendait plus difficile sa tâche. Non, il ne pouvait pas abandonner.
Il était attendu au château. La reine se mourrait d'un mal inconnu. Il espérait tellement pouvoir en déterminer la source. Il y mettrait toute son expérience, toutes ses compétences. Il trouverait un remède.
Il n'était pas à proprement parler guérisseur, plutôt un ancien soldat versé dans la science des plantes... Compétence qu'il avait dû apprendre à force de se voir ses compagnons périr les uns après les autres de mystérieux maux lors de la guerre en contrée de Shiral. Le temps aidant, il s'était spécialisé davantage sur ce talent délaissant le combat aux jeunes fous. Il n'était cependant pas certain de pouvoir venir à bout de ce qui dévorait la reine, mais comment aurait-il pu refuser son soutien à une si vieille connaissance ?
Leur rencontre avait marqué son revirement vers la voix des plantes. Les souvenirs de la bataille du Champ de Cristal lui revinrent en mémoire : au milieu des cadavres, du sang et de la boue, ils n'étaient plus qu'une poignée à survivre, encerclés par l'ennemi. Reginald se trouvait à la tête des quelques braves encore debout, le front haut, les cheveux poisseux, épuisé mais fier de faire face malgré le souffle de la Mort sur leur nuque.
Ses compagnons et lui n'avaient alors aucun espoir de vaincre et encore moins que leur vie soit épargnée. Mais en tant que derniers porteurs du drapeau du bataillon Furie, ils avaient à cœur de périr l'épée et le bouclier à la main. Il se souvenait encore si bien du regard lancé à Hazlon, son ami de toujours, alors que le dernier affrontement s'engageait entre les minotaures de Sparn et les hommes d'Elesia.
Le combat s'était révélé la pire des boucheries. Les minotaures n'avaient fait qu'une bouchée de cette poignée de résistants. Tous étaient morts, enfin, plus précisément, tous avaient été laissés pour morts. Ce n'est qu'en fin de journée, le lendemain, que quelques pilleurs avaient pu constater que certains d'entre eux respiraient encore. Plus par hasard que par bonté d'âme, cette information parvint jusqu'à un guérisseur. Ce dernier arriva sur place juste à temps pour leur sauver la vie.
Helric, ou "Sang Vert" comme le surnommait les paysans du coin, remit Reginald sur pied et le prit sous son aile. Pour atténuer le traumatisme, il fallait plus que des mots, plus que du temps, et Helric lui offrit les plantes et leur sagesse. Spécialiste des herbes médicinales, le guérisseur avait introduit son art dans l'esprit du guerrier qui s'était apaisé et avait décidé de suivre la même voie.
Lui qui avait tant vu de sang couler découvrait une nouvelle façon de contribuer au monde. Le moindre soin lui donnait une satisfaction sans pareil. La moindre potion qui soulageait lui offrait cette sensation d'avoir rendu la vie de quelqu'un plus facile, à defaut d'être meilleure. Il éprouvait alors une fierté qui dépassait tous ses hauts faits de guerre, qui lui paraissaient être la vie d'un autre. Hazlon mort, la presque totalité du bataillon Furie anéanti, guérir les autres lui permettaient de faire cicatriser son esprit, même si un profond sentiment de vide venait régulièrement le tourmenter.
Les difficultés de la route faisaient rejaillir en lui tous ces souvenirs. Là bas, au loin, la capitale se découpaient en ombres jetées sur l'horizon. Il y décelait, visions de son esprit préoccupé, les cadavres et les âmes restés en arrière. Il n'était plus revenu à la capitale depuis la guerre, et seul l'appel d'Helric l'avait décidé à sortir de sa campagne.
La brièveté de son message, lui qui était d'ordinaire si prolixe, montrait l'urgence de sa requête. Quant à son écriture, hâtive et tremblante, elle soulignait l'émoi de son ami. Il devait être fébrile. Reginald était presque certain de le trouver au chevet de la reine, ou à la porte de château, attendant son arrivée. En réduisant la distance, ne voyant guère loin sous ce déluge, il constata que son ami patientait, adossé à la herse. Impossible de confondre cette silhouette et ce vert éclatant. Sa pose semblait cependant étrange. Et au moment de le saluer, il s'aperçut qu'il était mort, roide, et ligoté aux barreaux.
Le choc fut bref, et l'instinct du soldat plus prompt. Reginald observa autour de lui, et des détails cachés par la pluie lui sautèrent alors aux yeux : aucun garde ne se tenait sur les remparts, et ce que l'on pouvait prendre pour des zones d'ombre étaient en fait des langues de suie qui léchaient la pierre. Un incendie avait manifestement ravagé le château. Et la cour, déserte, connaissait le chaos pour seul maître. Il s'approcha d'Helric et les traits de son défunt ami lui parurent plus marqués. Son ancien mentor était défiguré par le masque de la douleur. Reginald décida de trancher les barbelés utilisés pour le suspendre et resta un long moment au chevet du corps. Il lui fallut un instant de lucidité pour entendre les cris affolés qui lui parvenaient du donjon principal.
Ces cris remirent son esprit en route. Il ne savait depuis combien de temps il contemplait le corps de son ami ce qui l'inquiétait un peu sur l'instant. Avec un effort de volonté, pour aller de l'avant, il observa la herse abaissée depuis l'intérieur. Selon toute vraisemblance, il ne pourrait pas rentrer par là, ce qui allait le forcer à chercher une autre entrée. Peut-être pourrait-il se risquer à aller vers les portes Est ou Ouest, ces dernières étaient peut-être encore ouvertes ? C'était à espérer à moins que la cause de tout ce désastre se trouve encore dans la cité. Il ne voyait en tout cas pas âmes qui vivent au travers des barreaux de la herse. Seuls les hurlements affolés prouvaient que l'endroit n'était pas désert. Quoi qu'il fasse, il devait se dépêcher...
Un nouvel éclat de voix, moins puissant, moins vivant, le poussa à agir. Reginald posa ses mains sur les premiers barreaux de la herse, et se lança à l'escalade. Il se sentait homme de terrain, homme de terre surtout, et le vide sous ses pieds lui inspirait généralement des sueurs froides. Il se força à regarder vers le haut, à chercher une issue, et une seule solution s'imposa à lui : la bretèche, là, juste en dessous du mâchicoulis. A la force des bras, le guérisseur arriva au sommet de la porte et dut se casser le cou pour repérer les poutres qui dépassaient, sous le plancher du petit avant-corps. Il s'orienta avec des gestes précis et rapides. Et sans chercher à calculer son saut, Reginald se jeta dans le vide afin d'atteindre le bout de charpente le plus proche.
Malheureusement son agilité n'était plus celle d'un jeune homme et au lieu de parvenir sans encombre à son objectif, il se retrouva à dégringoler le long des tuiles pour finir durement dans un amas de paille. La douleur qui s'empara de son corps était si intense qu'il crut s'être brisé tous les os et il lui fallut plusieurs poignées de seconde avant d'oser vérifier s'il pouvait encore bouger. Il se releva alors marchant comme un vieillard, mais marchant tout de même. La main au niveau des reins et fixant le lieu d'où il était tombé, il se promit de ne plus jouer aux jeunes fous... Mais déjà les appels à l'aide se rappelaient à lui et cette bonne résolution s'envolait déjà bien loin de son esprit.
Tout le long des murs qu'il parcourait, aucune ouverture ne se présenta. Il fallait bien se rendre à l'évidence : aucun homme, tout agile qu'il fut, ne pouvait pénétrer la cité. Des paroles d'Helric lui revinrent en mémoire : "de toute herbe peut naître une solution". Et ce fut en trouvant un monticule herbeux adossé à un contre-fort que Reginald trouva sa porte d'accès. Tirant quelques brins séchés de la bourse à sa ceinture, il prononça une rapide incantation et mit en bouche la touffe brunâtre. Debout sur le monticule, il recracha ce qu'il venait de malaxer et se sentit plus vigoureux l'espace d'un instant. S'aidant de prises qu'un homme âgé comme lui ne pouvait emprunter, il grimpa à toute vitesse le long des pierres saillantes. Debout sur le chemin de garde, épuisé par l'effort soudain et défait par l'énergie qu'avait su tirer de lui l'herbe bienfaitrice, Reginald se mit à pister les cris toujours vigoureux.
Tout en faisant route vers une échelle lui permettant de revenir sur la terre ferme, il contemplait la cour du château, déserte. Terriblement déserte. Son regard se porta sur la partie calcinée et il se demanda ce qui avait pu se produire. Les temps de guerre étaient derrière le pays et puis les fortifications étaient relativement intactes, à l'exception des dégâts subis par les flammes, ce ne pouvait donc pas être la cause de la disparition de toute la population. Un vulgaire incendie dans ce cas ? Mais là encore, cela n'aurait pas engendré le départ de tout le peuple... Ni la mort d'Helric. Quelle sorte d'ennemi pouvait donc attaquer ainsi un château, le vider de sa population et laisser si peu de traces de son empreinte ? Cela sentait la sorcellerie...
Et c'est un art qu'il abhorrait. Pour lui, les sorciers n'étaient que des hommes imbus de pouvoir et, dans la majorité des cas, particulièrement pervers et sournois. Dans son esprit, le raccourci fut donc aisé. Même du fond de sa retraite, il avait entendu les rumeurs : le Sorcier Noir serait de retour. Il savait pourtant de source sûre que ce dernier avait été éliminé. C'était un des trophées majeurs du bataillon Furie, un des récits que les vieux braves adoraient raconter au coin du feu. Aurait-il eu un disciple ?
Cette question l'occupa le temps de sa progression. Arrivé dans la cour, Reginald se rendit au pied de la tour d'où venait les hurlements. A sa grande surprise, le cri avait des élans primitifs pareils à ceux d'une bête, qui l'inquiétèrent immédiatement. Peu prudent, il fit maladroitement grincer la porte à moitié détruite sur ses gonds et se lança dans l'escalier en colimaçon. Les meurtrières et quelques vitraux délivraient une mince lumière que le mauvais temps tendait à étouffer. Presque aveugle par endroit, essoufflé, il atteignit les premiers appartements où la plainte se faisait plus puissante, plus masculine.
Ce fut l'odeur nauséabonde qui le frappa d'emblée, la puanteur de mort le prenant à la gorge avant même que ses yeux ne s'habituent à la pénombre. Puis les silhouettes disloquées et grotesques qui jonchaient le sol, reliques de chair à peine humaines. Les horreurs de la guerre lui étaient familières mais ça... Ses pas, tout à coup plus hésitants, le rapprochèrent de la source du gémissement rauque qui succédaient aux vagissements bestiaux depuis qu'il avait passé la porte. Une nausée maladive s'empara de lui, terreur incontrôlable et soudaine, alors qu'une ombre arquée agitée de spasmes émergeait des ténèbres face à lui.
C'est uniquement grâce à un réflexe de guerrier, vestige d'années d'entraînement, qu'il pu éviter la charge de la bête rendue furieuse par son apparition. Les borborygmes s'échappaient directement de sa trachée ouverte. Et malgré son faciès figé dans une expression d'horreur cireuse, Réginald reconnu Boris, le chef de la garde personnelle du roi. Ses vêtements étaient lacérés, brûlés par endroits, mais conservaient les insignes de sa fonction, une pucelle en forme d'aigle noir et des manches brodées d'or. Transformer cet homme, réputé pour son calme, sa force et son intelligence, en une telle bête relevait pour sûr de la magie la plus démoniaque. Mais le pire, c'est qu'il représentait le dernier rempart de la famille royale. Si lui était dans cet état, Réginald n'osait imaginer le sort qui avait pu être réservé à la reine en particulier. Ses tripes se serrèrent d'effroi au moment où Boris se retournait une nouvelle fois dans sa direction.
Reginald chercha une vision moins abjecte entre ces tentures dévastées et ces meubles renversés mais ces appartements évoquaient les pires charniers. Contournant la créature qui le suivait comme un prédateur prêt à surgir sur sa proie, il s’élança dans la pièce suivante et en ferma la porte, s’adossant à elle pour la renforcer. Le monstrueux Boris harcelait déjà les pans de bois sous des coups violents. Le vétéran fit face à un monceau de cadavres mais le mur, sur sa gauche, arborait un curieux artefact : une feuille rouge géante y avait été dessinée en peinture de sang.
Sursautant à chaque vibration, priant pour que le chambranle ne cède pas, Réginald fouillait sa mémoire. Arbre, buisson, herbe... rien à faire, la forme de cette feuille lui était totalement inconnue. En revanche, ce qui lui était familier, c'était cette odeur ferreuse de champ de bataille. Le sol était tout simplement recouvert de sang. L'artiste peintre n'avait pas eu besoin d'aller trop loin pour chercher de la matière. Il mémorisa la forme du dessin et s'attaqua à son problème du moment : trouver une porte de sortie, un échappatoire. Il reviendrait avec du renfort pour essayer de maîtriser Boris et lui tirer les vers du nez.
Mais avant tout, trouver la reine. Ou ce qu'il restait d'elle. Chercher des indices sur l'auteur de cette désolation. Il avisa la fenetre, craignant pour son corps déjà meurtri. La bete s’acharnait sur la porte, qui commençait à gémir de façon inquiétante sous ses coups. Elle ne tarderait pas à céder. Par contre, malgré tous ses efforts, impossible d’ouvrir les battants, cette fichue fenêtre résistait ! Tournant sur lui-même, Reginald chercha des yeux une issue. Il lui fallait sortir de cette tour. Soudain, une des bibliothèques qui pourtant semblait sculptée à même le mur, grinça, et tournant sur elle-même, revéla la bouche sombre d’un passage. « Par ici, vite, vite ! », lui intima un chuchotement pressant. Une main d’enfant se tendit vers lui dans l’obscurité du tunnel.


(si ça vous plait pas, vous virez, hein...)(et non je suis pas du tout sûre de moi sur l'écriture en ce moment, vu mes difficultés à m'y remettre !)

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22 Mar 2012 18:39 #52 par kith

Freef écrit: (si ça vous plait pas, vous virez, hein...)(et non je suis pas du tout sûre de moi sur l'écriture en ce moment, vu mes difficultés à m'y remettre !)


Ben faut pas douter autant, c'est très bien, en plus l'histoire avance depuis plusieurs posts, c'est cool ! :) :) :)

Plongez dans l'Antiquité et découvrez Entre la Louve et l'Olympe

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22 Mar 2012 20:00 #53 par freef
Ah tant mieux ! j'ai trouvé vraiment pas mal tout le début, même s'il y a des répétitions et des trucs à corriger ! C'est plus facile finalement quand il y a déjà un début d'histoire.

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03 Avr 2012 20:47 #54 par freef
Ya person qui continue ??? :triste3:

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25 Mai 2012 13:17 #55 par kith

Freef écrit: Le froid descendait du Nord et tirait dans son sillage les pluies glacées qui harcelaient le pauvre Reginald. Monté sur son canasson, il progressait contre le vent et les éléments, protégé d'une simple cape. Sur la route du palais royal, le temps se montrait tout aussi dangereux que les pillards et voleurs qui rôdaient.
Le moins qu'il pouvait dire, c'était qu'il avait perdu l'habitude des voyages. Cela ne faisait pourtant que deux jours qu'il chevauchait et son corps lui rappelait déjà qu'il n'était plus un jeune homme. Si la nécessité ne s'était pas imposée à lui, sans doute aurait-il encore remis à plus tard cette douloureuse épreuve. Tout au plus, aurait-il choisi un temps plus clément que le déluge.
Cependant, il se devait de poursuivre son chemin, malgré la fatigue qui l'enveloppait un peu plus à chaque minute, malgré la pluie qui l'accompagnait depuis son départ, malgré le froid qui rendait plus difficile sa tâche. Non, il ne pouvait pas abandonner.
Il était attendu au château. La reine se mourrait d'un mal inconnu. Il espérait tellement pouvoir en déterminer la source. Il y mettrait toute son expérience, toutes ses compétences. Il trouverait un remède.
Il n'était pas à proprement parler guérisseur, plutôt un ancien soldat versé dans la science des plantes... Compétence qu'il avait dû apprendre à force de se voir ses compagnons périr les uns après les autres de mystérieux maux lors de la guerre en contrée de Shiral. Le temps aidant, il s'était spécialisé davantage sur ce talent délaissant le combat aux jeunes fous. Il n'était cependant pas certain de pouvoir venir à bout de ce qui dévorait la reine, mais comment aurait-il pu refuser son soutien à une si vieille connaissance ?
Leur rencontre avait marqué son revirement vers la voix des plantes. Les souvenirs de la bataille du Champ de Cristal lui revinrent en mémoire : au milieu des cadavres, du sang et de la boue, ils n'étaient plus qu'une poignée à survivre, encerclés par l'ennemi. Reginald se trouvait à la tête des quelques braves encore debout, le front haut, les cheveux poisseux, épuisé mais fier de faire face malgré le souffle de la Mort sur leur nuque.
Ses compagnons et lui n'avaient alors aucun espoir de vaincre et encore moins que leur vie soit épargnée. Mais en tant que derniers porteurs du drapeau du bataillon Furie, ils avaient à cœur de périr l'épée et le bouclier à la main. Il se souvenait encore si bien du regard lancé à Hazlon, son ami de toujours, alors que le dernier affrontement s'engageait entre les minotaures de Sparn et les hommes d'Elesia.
Le combat s'était révélé la pire des boucheries. Les minotaures n'avaient fait qu'une bouchée de cette poignée de résistants. Tous étaient morts, enfin, plus précisément, tous avaient été laissés pour morts. Ce n'est qu'en fin de journée, le lendemain, que quelques pilleurs avaient pu constater que certains d'entre eux respiraient encore. Plus par hasard que par bonté d'âme, cette information parvint jusqu'à un guérisseur. Ce dernier arriva sur place juste à temps pour leur sauver la vie.
Helric, ou "Sang Vert" comme le surnommait les paysans du coin, remit Reginald sur pied et le prit sous son aile. Pour atténuer le traumatisme, il fallait plus que des mots, plus que du temps, et Helric lui offrit les plantes et leur sagesse. Spécialiste des herbes médicinales, le guérisseur avait introduit son art dans l'esprit du guerrier qui s'était apaisé et avait décidé de suivre la même voie.
Lui qui avait tant vu de sang couler découvrait une nouvelle façon de contribuer au monde. Le moindre soin lui donnait une satisfaction sans pareil. La moindre potion qui soulageait lui offrait cette sensation d'avoir rendu la vie de quelqu'un plus facile, à defaut d'être meilleure. Il éprouvait alors une fierté qui dépassait tous ses hauts faits de guerre, qui lui paraissaient être la vie d'un autre. Hazlon mort, la presque totalité du bataillon Furie anéanti, guérir les autres lui permettaient de faire cicatriser son esprit, même si un profond sentiment de vide venait régulièrement le tourmenter.
Les difficultés de la route faisaient rejaillir en lui tous ces souvenirs. Là bas, au loin, la capitale se découpaient en ombres jetées sur l'horizon. Il y décelait, visions de son esprit préoccupé, les cadavres et les âmes restés en arrière. Il n'était plus revenu à la capitale depuis la guerre, et seul l'appel d'Helric l'avait décidé à sortir de sa campagne.
La brièveté de son message, lui qui était d'ordinaire si prolixe, montrait l'urgence de sa requête. Quant à son écriture, hâtive et tremblante, elle soulignait l'émoi de son ami. Il devait être fébrile. Reginald était presque certain de le trouver au chevet de la reine, ou à la porte de château, attendant son arrivée. En réduisant la distance, ne voyant guère loin sous ce déluge, il constata que son ami patientait, adossé à la herse. Impossible de confondre cette silhouette et ce vert éclatant. Sa pose semblait cependant étrange. Et au moment de le saluer, il s'aperçut qu'il était mort, roide, et ligoté aux barreaux.
Le choc fut bref, et l'instinct du soldat plus prompt. Reginald observa autour de lui, et des détails cachés par la pluie lui sautèrent alors aux yeux : aucun garde ne se tenait sur les remparts, et ce que l'on pouvait prendre pour des zones d'ombre étaient en fait des langues de suie qui léchaient la pierre. Un incendie avait manifestement ravagé le château. Et la cour, déserte, connaissait le chaos pour seul maître. Il s'approcha d'Helric et les traits de son défunt ami lui parurent plus marqués. Son ancien mentor était défiguré par le masque de la douleur. Reginald décida de trancher les barbelés utilisés pour le suspendre et resta un long moment au chevet du corps. Il lui fallut un instant de lucidité pour entendre les cris affolés qui lui parvenaient du donjon principal.
Ces cris remirent son esprit en route. Il ne savait depuis combien de temps il contemplait le corps de son ami ce qui l'inquiétait un peu sur l'instant. Avec un effort de volonté, pour aller de l'avant, il observa la herse abaissée depuis l'intérieur. Selon toute vraisemblance, il ne pourrait pas rentrer par là, ce qui allait le forcer à chercher une autre entrée. Peut-être pourrait-il se risquer à aller vers les portes Est ou Ouest, ces dernières étaient peut-être encore ouvertes ? C'était à espérer à moins que la cause de tout ce désastre se trouve encore dans la cité. Il ne voyait en tout cas pas âmes qui vivent au travers des barreaux de la herse. Seuls les hurlements affolés prouvaient que l'endroit n'était pas désert. Quoi qu'il fasse, il devait se dépêcher...
Un nouvel éclat de voix, moins puissant, moins vivant, le poussa à agir. Reginald posa ses mains sur les premiers barreaux de la herse, et se lança à l'escalade. Il se sentait homme de terrain, homme de terre surtout, et le vide sous ses pieds lui inspirait généralement des sueurs froides. Il se força à regarder vers le haut, à chercher une issue, et une seule solution s'imposa à lui : la bretèche, là, juste en dessous du mâchicoulis. A la force des bras, le guérisseur arriva au sommet de la porte et dut se casser le cou pour repérer les poutres qui dépassaient, sous le plancher du petit avant-corps. Il s'orienta avec des gestes précis et rapides. Et sans chercher à calculer son saut, Reginald se jeta dans le vide afin d'atteindre le bout de charpente le plus proche.
Malheureusement son agilité n'était plus celle d'un jeune homme et au lieu de parvenir sans encombre à son objectif, il se retrouva à dégringoler le long des tuiles pour finir durement dans un amas de paille. La douleur qui s'empara de son corps était si intense qu'il crut s'être brisé tous les os et il lui fallut plusieurs poignées de seconde avant d'oser vérifier s'il pouvait encore bouger. Il se releva alors marchant comme un vieillard, mais marchant tout de même. La main au niveau des reins et fixant le lieu d'où il était tombé, il se promit de ne plus jouer aux jeunes fous... Mais déjà les appels à l'aide se rappelaient à lui et cette bonne résolution s'envolait déjà bien loin de son esprit.
Tout le long des murs qu'il parcourait, aucune ouverture ne se présenta. Il fallait bien se rendre à l'évidence : aucun homme, tout agile qu'il fut, ne pouvait pénétrer la cité. Des paroles d'Helric lui revinrent en mémoire : "de toute herbe peut naître une solution". Et ce fut en trouvant un monticule herbeux adossé à un contre-fort que Reginald trouva sa porte d'accès. Tirant quelques brins séchés de la bourse à sa ceinture, il prononça une rapide incantation et mit en bouche la touffe brunâtre. Debout sur le monticule, il recracha ce qu'il venait de malaxer et se sentit plus vigoureux l'espace d'un instant. S'aidant de prises qu'un homme âgé comme lui ne pouvait emprunter, il grimpa à toute vitesse le long des pierres saillantes. Debout sur le chemin de garde, épuisé par l'effort soudain et défait par l'énergie qu'avait su tirer de lui l'herbe bienfaitrice, Reginald se mit à pister les cris toujours vigoureux.
Tout en faisant route vers une échelle lui permettant de revenir sur la terre ferme, il contemplait la cour du château, déserte. Terriblement déserte. Son regard se porta sur la partie calcinée et il se demanda ce qui avait pu se produire. Les temps de guerre étaient derrière le pays et puis les fortifications étaient relativement intactes, à l'exception des dégâts subis par les flammes, ce ne pouvait donc pas être la cause de la disparition de toute la population. Un vulgaire incendie dans ce cas ? Mais là encore, cela n'aurait pas engendré le départ de tout le peuple... Ni la mort d'Helric. Quelle sorte d'ennemi pouvait donc attaquer ainsi un château, le vider de sa population et laisser si peu de traces de son empreinte ? Cela sentait la sorcellerie...
Et c'est un art qu'il abhorrait. Pour lui, les sorciers n'étaient que des hommes imbus de pouvoir et, dans la majorité des cas, particulièrement pervers et sournois. Dans son esprit, le raccourci fut donc aisé. Même du fond de sa retraite, il avait entendu les rumeurs : le Sorcier Noir serait de retour. Il savait pourtant de source sûre que ce dernier avait été éliminé. C'était un des trophées majeurs du bataillon Furie, un des récits que les vieux braves adoraient raconter au coin du feu. Aurait-il eu un disciple ?
Cette question l'occupa le temps de sa progression. Arrivé dans la cour, Reginald se rendit au pied de la tour d'où venait les hurlements. A sa grande surprise, le cri avait des élans primitifs pareils à ceux d'une bête, qui l'inquiétèrent immédiatement. Peu prudent, il fit maladroitement grincer la porte à moitié détruite sur ses gonds et se lança dans l'escalier en colimaçon. Les meurtrières et quelques vitraux délivraient une mince lumière que le mauvais temps tendait à étouffer. Presque aveugle par endroit, essoufflé, il atteignit les premiers appartements où la plainte se faisait plus puissante, plus masculine.
Ce fut l'odeur nauséabonde qui le frappa d'emblée, la puanteur de mort le prenant à la gorge avant même que ses yeux ne s'habituent à la pénombre. Puis les silhouettes disloquées et grotesques qui jonchaient le sol, reliques de chair à peine humaines. Les horreurs de la guerre lui étaient familières mais ça... Ses pas, tout à coup plus hésitants, le rapprochèrent de la source du gémissement rauque qui succédaient aux vagissements bestiaux depuis qu'il avait passé la porte. Une nausée maladive s'empara de lui, terreur incontrôlable et soudaine, alors qu'une ombre arquée agitée de spasmes émergeait des ténèbres face à lui.
C'est uniquement grâce à un réflexe de guerrier, vestige d'années d'entraînement, qu'il pu éviter la charge de la bête rendue furieuse par son apparition. Les borborygmes s'échappaient directement de sa trachée ouverte. Et malgré son faciès figé dans une expression d'horreur cireuse, Réginald reconnu Boris, le chef de la garde personnelle du roi. Ses vêtements étaient lacérés, brûlés par endroits, mais conservaient les insignes de sa fonction, une pucelle en forme d'aigle noir et des manches brodées d'or. Transformer cet homme, réputé pour son calme, sa force et son intelligence, en une telle bête relevait pour sûr de la magie la plus démoniaque. Mais le pire, c'est qu'il représentait le dernier rempart de la famille royale. Si lui était dans cet état, Réginald n'osait imaginer le sort qui avait pu être réservé à la reine en particulier. Ses tripes se serrèrent d'effroi au moment où Boris se retournait une nouvelle fois dans sa direction.
Reginald chercha une vision moins abjecte entre ces tentures dévastées et ces meubles renversés mais ces appartements évoquaient les pires charniers. Contournant la créature qui le suivait comme un prédateur prêt à surgir sur sa proie, il s’élança dans la pièce suivante et en ferma la porte, s’adossant à elle pour la renforcer. Le monstrueux Boris harcelait déjà les pans de bois sous des coups violents. Le vétéran fit face à un monceau de cadavres mais le mur, sur sa gauche, arborait un curieux artefact : une feuille rouge géante y avait été dessinée en peinture de sang.
Sursautant à chaque vibration, priant pour que le chambranle ne cède pas, Réginald fouillait sa mémoire. Arbre, buisson, herbe... rien à faire, la forme de cette feuille lui était totalement inconnue. En revanche, ce qui lui était familier, c'était cette odeur ferreuse de champ de bataille. Le sol était tout simplement recouvert de sang. L'artiste peintre n'avait pas eu besoin d'aller trop loin pour chercher de la matière. Il mémorisa la forme du dessin et s'attaqua à son problème du moment : trouver une porte de sortie, un échappatoire. Il reviendrait avec du renfort pour essayer de maîtriser Boris et lui tirer les vers du nez.
Mais avant tout, trouver la reine. Ou ce qu'il restait d'elle. Chercher des indices sur l'auteur de cette désolation. Il avisa la fenetre, craignant pour son corps déjà meurtri. La bete s’acharnait sur la porte, qui commençait à gémir de façon inquiétante sous ses coups. Elle ne tarderait pas à céder. Par contre, malgré tous ses efforts, impossible d’ouvrir les battants, cette fichue fenêtre résistait ! Tournant sur lui-même, Reginald chercha des yeux une issue. Il lui fallait sortir de cette tour. Soudain, une des bibliothèques qui pourtant semblait sculptée à même le mur, grinça, et tournant sur elle-même, revéla la bouche sombre d’un passage. « Par ici, vite, vite ! », lui intima un chuchotement pressant. Une main d’enfant se tendit vers lui dans l’obscurité du tunnel.
Trop heureux de se faufiler à l’abri, le guérisseur retrouva la tranquillité une fois caché. Il examina de pied en cape les deux enfants cachés dans ce couloir secret qui se dérobait dans l’obscurité : le jeune garçon à sa gauche portait des loques qu’on devinait avoir été des habits de noble ; la fille à sa droite, plus mature quant à elle, avait l’apparence d’une servante.
— Merci, mes jeunes amis. Je m’appelle Reginald. A qui dois-je la vie ?
Le jeune garçon le regarda avec de grands yeux sans desserrer les dents. Ce fut l’aînée qui s’exprima.
— Mon nom est Quitterie, et voilà Jonas. Pardonnez-le, il est resté muet depuis le début de ce cauchemar. Êtes-vous là pour nous sauver, messire ?


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